Le monde à l’envers — ou pourquoi le nord est en haut d’une carte.

Le monde à l’envers — ou pourquoi le nord est en haut d’une carte.

Il est des choses auxquelles on ne pense pas, il est des conventions tellement ancrées qu’on ne réfléchit que trop rarement à leur origine. Faire la bise pour dire bonjour, conduire sur le côté droit de la route, lever le pouce pour marquer une approbation, un support, ou encore quelque chose que tout écolier passé par un cours de géographie connaît : le nord est toujours en haut sur une carte.

S’il s’agit bien d’une convention universelle, c’est faux : le nord n’est pas et n’a pas toujours été en haut.

Orientis supra

Jusqu’au moyen-âge, il n’existait pas de règles.
Les cartes les plus célèbres en Europe étaient les cartes dites en T-O (Terrarum Orbis) représentant l’écoumène (monde connu) d’alors dans une façon extrêmement influencée par la mythologie et la foi judéo-chrétienne.

Le monde était sphérique (forme de O), entouré de la Mer Océan et barré par des eaux en forme de T. La mer Méditerranée formant la barre verticale et deux fleuves mythiques : le Nil et le Tanaïs (nom grec de l’actuel Don en Russie) la barre horizontale. Les eaux séparaient les trois continents alors connus : l’Asie en haut, l’Europe à gauche et l’Afrique à droite. Voici une vision simplifiée de ces cartes, tirée d’un ouvrage de 1472 d’Augsbourg :

Le Don sépare l’Europe de l’Asie (cette séparation sera plus tard décalée à l’Oural), le Nil sépare l’Afrique de l’Asie (séparation qui sera décalée à la mer Rouge) et la Méditerranée sépare l’Europe de l’Afrique. Notons également que ces cartes sont toujours centrées sur la ville sainte de Jérusalem. Le soleil se levant sur la partie haute de la carte où était supposé se trouver le Paradis et/ou le Jardin d’Eden. C’est l’Orientis Supra : l’est au-dessus.

Chaque continent est en outre associé à l’un des trois enfants de Noé qui se seraient partagés les terres émergées : à Sem l’Asie, à Japhet l’Europe et à Cham l’Afrique. Cette attribution arbitraire a cependant eu des conséquences désastreuses pour des siècles puisque certains croyants appliquèrent la « malédiction de Cham » (un épisode relaté dans le neuvième chapitre de la Genèse) à la population africaine, justifiant ainsi leur position sur l’esclavagisme.

La carte le plus connue avec ce système de projection est sans aucun doute la mappemonde de Hereford (fin XIIIe) :

Dans le reste du monde, les cartographes arabes n’utilisaient aucune convention et certains comme Dreses (Mohammed Al Idrissi) préféraient une orientation Sud.

Le monde connu de Dreses. L’Europe est en bas à droite, la côte nord de l’Afrique lui faisant face vers le haut.

Sa carte la plus complète et la plus connue, Nuzhat al-mushtāq fi’khtirāq al-āfāq connue sous le nom occidental de la Tabula Rogeriana, suit également cette orientation, sans doute motivé le positionnement de La Mecque en haut, mais cela n’est pas confirmé.

En Asie, les Japonais avaient pour coutume de représenter le palais impérial en haut et/ou au centre (à la manière de Jérusalem pour les européens). Les Chinois, eux, préféraient utiliser une représentation avec le nord en haut. La logique de construction territoriale vers le sud depuis la Capitale expliquant cela. Le nord n’intéressait pas les chinois, c’était une terre sombre, sauvage, désertique et inintéressante.

Petit à petit, les européens aussi bien que les arabes suivirent cette même convention. Par mimétisme du modèle chinois ? Non, par redécouverte de la géographie antique et notamment celle d’un certain Claude Ptolémée.

Claude Ptolémée, plus connu sous le simple nom de Ptolémée, vécu au premier et second siècles de notre ère. Son nom ne l’indique point : il fut alexandrin ! Il conçut un ouvrage majeur dans l’histoire de la géographie, intitulé : La Géographie (Γεωγραφικὴ Ὑφήγησις).  Dans cet ouvrage, il constitue ce qui est le premier atlas de l’histoire avec une collection de différente cartes. La majorité ayant une orientation avec le nord en haut.
C’est l’étude historique de la cartographie et la remise au goût du jour de l’atlas de Ptolémée 14 siècles plus tard qui, petit à petit, imposa cette vision du nord en haut. L’utilisation massive de la boussole fut également d’une grande importance dans la mise en place de cette norme, qui fut presque scellée à tout jamais par un mathématicien néerlandais passionné de Géographie : Gérard de Kremer.

 

Ainsi vint Gérard De Kremer

Gérard de Kremer est l’auteur de la carte la plus importante de l’histoire de la géographie ! Il l’a réalisa en 1569 à l’aide de ses connaissances en mathématique. Il eu l’idée d’appliquer la courbure de la terre à même la carte et ainsi de déformer légèrement les objets afin de mieux les positionner sur un quadrillage (longitudes et latitudes). La carte étant alors beaucoup plus facilement utilisable par les marins car ils n’ont plus besoin de s’assurer en permanence de leur cap. Cette idée de projeter la Terre sur un quadrillage fut appelé système de projection et le nom latin de Kremer fut attribué à cette projection. Gérard de Kremer s’appelant également Gerardus Mercator, c’est donc la naissance de la projection de Mercator. C’est la première et la plus connue de toutes.

Domaine public

La fameuse carte de 1569. Notez l’utilisation excessive des lignes (dans l’Océan par exemple) afin de s’assurer d’une meilleure précision dans le tracé et dans les distances.

Cette carte eut un tel impact parmi les cartographes qu’elle entérina définitivement l’utilisation du nord en haut sur toute la planète. Sauf au Japon qui s’était alors replié sur lui-même, évitant tout contact avec le reste du monde. Il utilisa son propre système basé sur le Palais impérial jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Révolution

Aujourd’hui, personne ne remet en cause cette convention. Les géographes les plus chevronnés en jouent, utilisant par exemple des projections alternatives comme la projection azimutale pour mieux expliquer leur propos. Un exemple de projection azimutale se retrouvant par ailleurs dans le logo de l’ONU. Autre exemple : la ville de New York édite quasiment tous ses plans avec une orientation légèrement inclinée pour mieux coller au plan hyppodamien (en quadrillé) de ses rues à Manhattan. Et quand la NASA révéla au public la célèbre photo de la Bille Bleue en 1972 (à voir sur le site de la NASA), ils durent l’inverser au préalable puisque l’orientation originale montrait le sud en haut.

L’Australie est un pays tirant son nom du sud. Dans les années 70, un cartographe australien eut l’idée de faire une carte dite « inversée » avec l’Australie en haut, donc le sud en haut pour lutter de manière humoristique contre la tyrannie du Nord.

La carte de McArthur, parue en 1979. Notons au passage un deuxième affranchissement, celui de représenter le méridien 0° (de Greenwich) au centre.

Les cartes inversées étaient nées. La norme du nord en haut était tellement ancrée que cette représentation « australienne » perturbait et étonnait. Comme si elle permettait de redécouvrir la terre. La première carte inversée que j’ai vue m’a bluffée, c’était une telle révolution dans la préconception que j’avais des cartes que j’ai toujours souhaité en avoir une. Hélas, ces cartes sont tellement rares qu’il est difficile d’en trouver qui soit à la fois intéressante et artistiquement agréable à l’œil (la cartographie reste un art).
C’est pour cette raison que j’ai décidé d’en faire une moi-même.

La Carte inversée de 21Maps.

Réaliser une carte inversée n’est pas si simple. C’est bien plus compliqué que de faire un bête « rotation 180° » sur n’importe quel éditeur d’image.
Il faut bien veiller à ce que la totalité des textes soient bien repositionnés par rapport au nouvel espace généré, ce qui implique de les retravailler un par un (ma carte compte près de 4000 noms).
Mais le plus gros soucis est que je souhaite représenter une ombre topographique à mes cartes pour simuler la présence des montagnes.

Ombre topographique en Amérique du Sud simulant la Cordillère des Andes.

L’ombre est un procédé artistique. Elle simule un éclairage par une lampe (le Soleil) situé dans le coin supérieur gauche de la carte. Les montagnes bloquent la lumière créant une ombre sur leur flanc opposé (vers le bas à droite). La majeure partie des cartes modernes utilisent ce procédé réalisé à partir d’images et de données topographiques collectées par satellite. Pivoter la carte de 180° nécessite de recréer un fichier « ombre » car on perdrait la convention de l’éclairage depuis la coin supérieur gauche donnant l’impression inverse : les montagnes deviennent des fossés. Exemple avec l’Amérique du Sud :

Voici mon fichier « brut » de l’ombre. La partie gauche représente l’Amérique du Sud. La partie droite la même image mais pivotée de 180°. On a l’impression que les Andes s’enfoncent dans le continent.

Il a fallu alors récréer un fichier simulant le relief avec un éclairage provenant du même coin qu’avant. Ce nouvel « éclairage » permet de mieux faire sortir certains massifs montagneux :

La nouvelle ombre de relief (à droite) fait mieux ressortir le massif guyanais mais surtout les montagnes brésiliennes comme la Serra da Mantiqueira.

 

Le rendu final est assez agréable et étonnant du fait de cette nouvelle orientation, à vous d’en juger :

 

La mappemonde inversée de 21maps est disponible ici :

pour un coût de 48,21€.

Nathan

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