Irrédentisme et Canada Tropical

Irrédentisme et Canada Tropical

Le Canada est le deuxième pays le plus étendu de la planète.

Il bénéficie d’une image d’Épinal basée sur la neige, le froid et les étendues glacées.

Parc national de Banff – Crédit photo inconnu.

Pourtant, si les politiques extérieures du Canada, du Royaume-Uni et localement des Turques-et-Caïques s’entendent, le Canada pourrait être, un jour, associé à une image plus tropicale, sans que le réchauffement climatique y soit pour quoi que ce soit.

Turques-et-Caïques – Image wallup

Et ce, en raison de l’irrédentisme des turks, les habitants des îles Turques-et-Caïques.

Irrédentisme

L’irrédentisme est une notion géopolitique tirant son origine dans la construction de la nation italienne (voir articles précédents). Il désigne à l’origine les vues d’un état sur des terres qu’il estime lui appartenir légitimement pour des raisons culturelles, linguistiques ou historiques. Pour l’Italie du XIXe siècle, cela désignait toutes les terres italophones du Trentin, de Trieste, de Dalmatie, de Fiume etc.

Cette vision se transforme généralement en casus belli (élément déclencheur d’une guerre). Cette notion a été retrouvée dans bien des conflits du XXe siècle. Le Troisième Reich et l’annexion des Sudètes sont des idées irrédentistes. La guerre des Malouines entre l’Argentine et le Royaume-Uni, au début des années 1980, également. Les exemples sont très nombreux. Mais petit à petit, cette notion a évolué pour s’imprégner du droit international et, plus précisément, du droit à l’autodétermination et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’irrédentisme désigne maintenant plus souvent la volonté des habitants de rejoindre un autre état que le leur.

C’est une notion bien distincte du nationalisme et de l’indépendantisme, où les populations souhaitent quitter l’état auquel elles appartiennent pour être indépendantes et non pour en rejoindre un autre. L’irrédentisme se retrouve, par exemple, dans le cas très controversé de la Crimée où les habitants expriment leur attachement à la Russie, souhaitant quitter l’Ukraine. Au plus fort de la crise politique en Belgique en 2010-2011, il y eu un fort ressentiment irrédentiste en Wallonie avec la volonté d’être rattachée à la France, appelé dans ce cas rattachisme ! Si la Belgique avait éclaté, 34 % des wallons aurait souhaité un rattachement à l’état français.

Affiche du principal parti politique belge rattachiste.

Plus loin dans l’histoire, il y eu à la fin du XIXe siècle en fort sentiment irrédentiste en Corse, où l’idée de rejoindre l’Italie était plus fort que celui de rester français ou de devenir indépendant. En Italie toujours, la partie germanophone du Südtyrol aurait bien souhaité quitter l’Italie fasciste et rejoindre le IIIe Reich après l’Anschluß, désir à peine dissimulé d’Hitler. Mussolini refusa, provoquant la fureur du führer.

En ce qui concerne le Canada, Terre Neuve était depuis plusieurs siècles une colonie, puis un dominion britannique distinct du Canada. Elle a connu un mouvement irrédentiste qui amena à son rattachement au Canada en 1949 plutôt que de devenir un état indépendant (ou de rester sous le giron direct du Royaume-Uni).

Îles Turques-et-Caïques

Tous ces exemples nous amènent au cas des îles Turques-et-Caïques (voir carte de localisation plus bas).

Au XIXe siècle le Canada, qui n’est pas encore une nation indépendante, entretient de bonnes relations commerciales avec d’autres colonies britanniques. Parmi celles-ci : les Turks and Caicos Islands, les îles Turques-et-Caïques en français, alors juridiquement rattachées à la colonie de la Jamaïque. En 1917 le premier ministre du Canada (devenu indépendant) demande officiellement au Royaume-Uni si ces îles peuvent rejoindre la confédération canadienne. Londres refuse. Du côté des îliens, cette idée largement médiatisée sur place fait son bout de chemin et, à la fin des années 1960, ils demandent à nouveau au Canada de se pencher sur leur cas. En 1974, un amendement est déposé à la chambre des communes canadienne afin de les intégrer comme province à part entière. Mais le risque de fastidieuses discussions avec la Grande-Bretagne et l’éventualité de devoir faire de sérieux amendements à la constitution effraient les Canadiens, le manque de ressources naturelles et l’économie branlante des îles n’arrivant pas à contrebalancer la beauté tropicale des décors.

Localisations respectives du Canada et des Îles Turques-et-Caïques

En 1985, un conflit s’ouvre entre l’archipel et le Royaume-Uni. La réponse ferme et autoritaire de Londres douche l’enthousiasme des turks à rester britanniques. Un référendum est mené l’année suivante et 90 % de la population des îles Turques-et-Caïques souhaite alors rejoindre le Canada ! Mais ce référendum n’est pas suivi d’effets.

En 2004, la province canadienne de la Nouvelle-Écosse manifeste législativement son intention d’accueillir les îles au sein de son territoire provincial.

Cependant en 2014, le ministre des affaires étrangères du Canada réaffirme qu’une annexion n’est plus à l’ordre du jour : « Le Canada n’est pas en train d’explorer une association plus formelle avec les îles Turques-et-Caïques et ne considère pas qu’un tel arrangement serait plus bénéfique que les relations amicales qui existent déjà ».

Malgré tout, en 2016, plusieurs députés canadiens ravivent la flamme et un parti politique fait cette déclaration sans équivoque se donnant la mission suivante : « Engager la population et les gouvernements des îles Turques-et-Caïques, ainsi que le gouvernement britannique, pour faire en sorte que les îles Turques-et-Caïques deviennent la onzième province du Canada ».

D’autant plus que le gouverneur et premier ministre des îles, Rufus Ewing, est très enthousiaste à l’idée d’un « mariage » dans le futur même si l’enthousiasme de la population locale est redescendu à environ 60 % en faveur de l’intégration à la confédération canadienne. Même si elle demeure moins probable qu’avant, l’histoire d’un Canada tropical n’est peut-être pas terminée.

L’éventuel drapeau des Îles Turques-et-Caïques si elles rejoignaient le Canada.

 

 

Nathan

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