Montjoie ! Saint-Denis ! Que je trépasse si je faiblis.

Montjoie ! Saint-Denis ! Que je trépasse si je faiblis.

Dans cet article nous allons parler de la ville de Montjoie en Allemagne. Et désolé pour les puristes des Visiteurs ou de l’histoire médiévale, cette ville n’a pas grand chose à voir avec l’exclamation « Montjoie ! Saint-Denis ! » chère aux chevaliers. Cette ville est surtout intéressante car elle est à proximité immédiate d’un corridor unique au monde qui transperce l’Allemagne. Ce corridor, c’est la ligne de chemin de fer des Fagnes.

Nous avons vu plusieurs types de frontières dans les précédents articles de cette série.
La plus classique, que l’on retrouve majoritairement dans le monde entre un pays A et un pays B, est celle-ci :

Mais nous avons aussi vu le cas des exclaves et des enclaves, où certaines frontières ressemblent à celle-ci :

Dans certains cas extrêmes, comme à Baerle, la frontière est entièrement morcelée avec la présence de contre-enclaves :


Aujourd’hui nous allons étudier un cas assez atypique, où la frontière ressemble à cela :

En réalité, en dézoomant, le cas apparaît déjà un peu plus classique pour les observateurs avertis puisqu’il ressemble à des enclaves.

Néanmoins, il s’agit bien d’un corridor.

Un corridor marqué par la Guerre

Cette frontière unique au monde tire son origine du traité de Versailles. Lors de la défaite de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale, cette dernière perdit la totalité de ses colonies et une partie de son territoire européen. La Belgique eut sa part du gâteau en récupérant notamment « Cantons Rédimés » (aujourd’hui Cantons de l’est) autour des villes d’Eupen et de Malmedy. Cependant, la Belgique n’obtint pas le canton de Montjoie comme espéré, grâce à un stratagème toponymique. En effet, en 1918, afin de limiter les pertes territoriales envers la Belgique, l’empereur d’Allemagne Guillaume II rebaptisa la ville de Montjoie (en allemand dans le texte) dans un toponyme plus germanique : Monschau (correspondant peu ou prou à la prononciation locale des germanophones).
Si Montjoie reste allemande, le traité offre à la Belgique la pleine jouissance territoriale de la « Vennbahn », la ligne de chemin de fer des Fagnes. Celle-ci dessert la ville de Montjoie, qui a été abondamment utilisée par la Belgique pour se défendre lors de la Guerre.

Les tractations laissaient supposer que cette ligne de chemin de fer devait servir de base au nouveau tracé de la frontière. Mais lors de la ratification du traité de Versailles, le statut des territoires allemands à l’Ouest de celle-ci n’était pas encore définis. La France refusant de modifier de traité déjà signé, ces territoires restèrent alors allemands. Quelques années après, l’Allemagne tenta en secret de racheter les cantons rédimés et se heurta une nouvelle fois à l’inflexibilité de la France. Lors de la Seconde Guerre mondiale, cette partie de la Belgique fut de facto annexée et fut déclarée partie intégrante du Reich au même titre que l’Alsace-Moselle en France.

Le tracé, en rouge, de la ligne des Fagnes et les fragments allemands à sa gauche (carte réalisée par Julieta39).

Un corridor virtuel

La ligne devint alors pendant la Seconde Guerre mondiale intégralement allemande. Elle fut l’objet d’âpres combats lors de la Bataille des Ardennes et plusieurs de ses ouvrages d’art furent démolis ou endommagés. La ligne ne se remettra jamais de ces combats et ne fut jamais ré-ouverte entièrement au transport de passagers après l’Armistice de 1945. De 1963 à 1991, le trafic diminua progressivement. Une exploitation touristique fut mise en place après 1991 mais cessa définitivement en 2003.

De manière surprenante, la fragmentation du territoire allemand n’a jamais posé de problèmes à ses habitants, étant donné que les passages à niveau ne furent jamais considérés comme des passages douaniers par la Belgique. La frontière était presque virtuelle, aussi bien pour les Allemands que pour les Belges, puisque le rail était pour les Belges la seule façon d’emprunter ce corridor. La libre circulation des personnes au sein de l’Union Européenne a pérennisé cette impression après l’arrêt de la desserte passager de la ligne et sa transformation en véloroute et en parcours de Draisines de loisir.

Dans un contexte pacifié, la ligne n’est plus au centre de l’attention des deux pays et peu de projets la concernent. Une éventuelle réouverture au trafic passager de la portion la plus au Nord de la ligne, entre Montjoie et Aix-la-Chapelle via Raeren, est de temps à autre évoquée. Mais la frontière reste, offrant l’une des frontières les plus atypiques de la planète.

Nathan

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