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Cette Italie où l’on parle allemand

Cette Italie où l’on parle allemand

Comme chaque hiver, les compétitions de sport d’hiver battent leur plein. Comme chaque année l’Italie, pays alpin, a de bonnes chances d’avoir des champions sacrés. Cette semaine encore, en Biathlon, Dorothea Wierer remporte deux médailles d’or aux championnat du monde et une troisième en argent dans le relais mixte avec ses compatriotes Lukas Hofer et Dominik Windisch.

Christof Innerhofer, Patrick Staudacher, Dominik Paris, Siegmar Klotz ou Roland Fischnaller chez les hommes ; Anna Hofer, Karoline Pichler, Isolde Kostner ou encore Manuela Mölgg chez les femmes, sont tous des champions représentant l’Italie en ski alpin. Tous ces noms à consonance germanique ne résultent pas d’une vague d’immigration ancienne ou récente venant de l’autre côté des Alpes mais bel et bien d’une partie du territoire italien à la particularité assez méconnue : on y parle très majoritairement l’allemand. Ce territoire, c’est le Tyrol-du-Sud.

Le Haut-Adige

Il y a quelques temps, j’avais parlé de la région italienne «française» : le Val-d’Aoste. Mais il existe son pendant germanique : le Trentin-Haut-Adige. Cette région est divisée en deux avec les provinces de Trente (le Trentin) au sud et de Bolzane (le Haut-Adige) au nord. Le Haut-Adige est également appelé Tyrol-du-Sud en français ou «Südtirol» en allemand. Il fait bien référence au Tyrol, la célèbre région alpine d’Autriche. Dans cet article, j’utiliserai aussi bien les terme de «Haut-Adige», de «Tyrol-du-Sud» ou de «province de Bolzane», tous désignant la même entité administrative et géographique (l’Adige est la principale rivière parcourant la région, le Tyrol est l’ancienne grande région historique et Bolzane, le nom de la plus grande ville de la province). 

Localisation du Trentin-Haut-Adige et de la province de Bolzane.

Si la langue française se perd peu à peu au profit de l’Italien dans le Val-d’Aoste (avec aujourd’hui seulement 15% de francophones), l’allemand est et reste majoritaire dans cette région de plus de 500 000 habitants (70% de locuteurs en allemand). Il progresse même depuis les années 50. Dans le Haut-Adige, il n’y a que dans la grande ville de Bolzane que la langue de Dante reste majoritaire.

Cette partie de l’actuelle Italie est occupée par des locuteurs allemands depuis le XIIIe siècle. Elle fut partie du «grand» Tyrol et fut tour à tour sous la domination du Saint-Empire Romain Germanique, du Royaume napoléonien d’Italie, de l’empire Autrichien, de l’Autriche-Hongrie (dans sa partie cisleithanienne), puis depuis la fin de la première Guerre Mondiale, de l’Italie.  À partir de 1923, le régime fasciste de Mussolini entrepris une italianisation forcée de la région : l’allemand est alors interdit dans l’éducation et l’espace public.

L’italianizzazione

Cette italianisation a plusieurs conséquence, l’une d’entre elle est géographique. La quasi-totalité des toponymes sont italianisés dans ce qui a été baptisé officiellement le Prontuario dei nomi locali dell’Alto Adige (Guide des noms de lieu dans le Tyrol-du-Sud). De nombreux lieux sont totalement renommés avec plus ou moins de justesse étymologique avec par exemple :

  • Ahrntal, devient Valle Aurina
  • Eppan an der Weinstraßen, devient Appiano sulla Strada del Vino
  • Kastelbell-Tschars, devient Castelbello-Ciardes
  • Mühlbach, devient Rio di Pusteria
  • Rodeneck, devient Rodengo
  • Unsere Liebe Frau im Walde-St. Felix, devient Senale-San Felice
  • Vöran, devient Verano

Ces nouveaux noms italiens devient alors officiels et sont désormais utilisés aussi bien par le gouvernement italien qu’à l’étranger. Encore aujourd’hui et à l’exception (selon les cas) des rares communes pour lesquelles il existait déjà un nom français (comme Bolzane : Bözen en allemand / Bolzano en italien ou Mérano : Meran en allemand / Merano en italien), la France utilise les noms nouvellement italianisés sur ses cartes ou dans ses ouvrages académiques (comme les dictionnaires ou les encyclopédies, y compris Wikipédia). Cette extrait provenant de Googlemaps l’illustre bien.

Katakombenschulen & Optanten

La période d’italianisation forcée n’est pas appréciée par la population et une certaine forme de résistance s’organise avec l’apparition des Katakombenschulen, ces écoles clandestines en langue allemande. Cette résistance au fascisme déplaît à Mussolini mais arrive aux oreilles d’un autre dictateur : Hitler. Lors de l’ascension politique de ce dernier et de ses lubies pangermaniques, la question de l’intérêt du Reich sur cette région germanique et germanophone est fatalement soulevée et de nombreux échanges entre les deux hommes à son sujet ont lieu. De longues tractations entre les deux dictateurs aboutissent à l’accord d’option sur le Tyrol-du-Sud qui est mis en place entre 1939 et 1943. Les habitants ont le droit et disposent de facilités pour émigrer dans le 3e Reich. Ceux qui émigrent sont appelés optants (optanten), ceux qui restèrent, séjourneurs (dableibler) .

Des optants, lors de leur arrivée à Insbruck en 1940.(source : Bundesarchiv, Bild 137-055690 / Schwabik, Marian A. J. / CC-BY-SA 3.0)

Cet accord entre les deux pays est vite rendu caduque par le débarquement allié en Sicile en 1943 qui voit l’Italie fasciste péricliter puis changer de bord pour rejoindre les alliés. L’Allemagne nazie annexe alors de force certaines provinces italiennes dont le Trentin et le Haut-Adige. Les séjourneurs sont alors considérés comme des traîtres n’ayant pas précédemment choisi le camp du Reich par les nouveaux occupants. À la suite de la défaite allemande, de nombreux optant reviennent dans la région (mais 75 000 d’entre eux restent en Autriche ou en Allemagne) faisant craindre une scission au sein de la population. Cependant, les ex-optants et séjourneurs se réconcilient vite autour d’une idée commune : le rattachement à l’Autriche.

Compromis, violence et compromis

L’Autriche n’est absolument pas contre, l’Italie forcément n’est pas de cet avis. Et la question n’est pas véritablement tranchée lors du traité de Paris consécutif à la fin de la seconde guerre mondiale. Tout au plus un accord entre les deux pays, l’Accord De Gasperi-Gruber (1946) oblige l’Etat italien à protéger la communauté germanophone qui y réside, tout en garantissant l’autonomie de la région.

Le gouvernement central italien est lent à mettre en place toutes les mesures promises par cet accord ce qui engendre des plaintes officielles de l’Autriche aux Nations-Unies. Cette lenteur a surtout un impact sur le nationalisme dans la région avec la naissance d’un activisme fort en faveur d’un Tyrol-du-Sud séparé de l’Italie. Celui-ci se voit doté d’une branche clandestine qui commet de nombreuses attaques à la bombes des années 50 aux années 70 dirigées contre des bâtiments administratifs et/ou des symboles italiens. Celles-ci ne font cependant aucune victime.

Finalement, ces pressions extérieures (venant d’Autriche) et intérieures (venant des nationalistes) aboutissent à la signature d’un nouveau traité : le Pacchetto. Rome décide d’offrir à la région une autonomie encore plus accrue (à un niveau quasi unique en Europe), en contrepartie, l’Autriche accepte de ne plus interférer dans les affaires concernant le Tyrol-du-Sud.

Le Tyrol-du-Sud en 2020

Aujourd’hui, la région du Trentin-Haut-Adige dispose d’une autonomie avancée en Italie. Et au sein même de cette région, la province de Bolzane dispose elle aussi d’une autonomie très poussée. Si on compare, elle est bien plus autonome et dispose de prérogatives propres bien plus importantes que la Catalogne, que l’Écosse, la Corse ou n’importe quel land de l’Allemagne Fédérale. En Europe, seul Åland en Finlande, dispose d’une autonomie comparable.

Paysage du Haut-Adige (Südtirol)

La province est désormais pacifiée. Elle est prospère et est la plus riche d’Italie en PIB par habitant. Cependant, le nationalisme, s’il n’est plus bercé par la violence existe toujours. En 2013, 43% de ses habitants restent favorables à une séparation avec l’Italie et/ou une réunification avec l’Autriche. La part de la population italophone diminue d’années en année (35% après la seconde guerre mondiale, environ 20% aujourd’hui) et l’allemand est la langue vernaculaire de la région utilisée avec fierté. Le nom de la région a été officiellement changé en Trentino-Alto Adige/Südtirol avec l’ajout du nom allemand. La signalisation y est entièrement bilingue (voire trilingue dans les vallées ladines) et l’allemand est aujourd’hui la langue utilisée lors d’événements majeurs. Si on revient au biathlon, ces fameux championnats du monde 2020 se déroulent à Antholz-Anterselva. Antholz est le nom allemand du village, il est mis en avant au détriment d’Anterselva son nom italien (donc international) ou même du nom officiel (et italien) de la commune : Rasun Anterselva. Le speaker officiel y parle en anglais et … en allemand mais pas en italien (la langue pourtant nationale).

Cette vigueur retrouvée de la région est un exemple intéressant et symbolique de l’Italie, un pays qui a connu une unification récente (le Resorgimento au XIXe siècle) mais qui reste assez divisé linguistiquement et culturellement. La vigueur de l’allemand est également à mettre en comparaison avec la situation inverse du français dans le Val-d’Aoste où ce dernier disparaît peu à peu au profit de l’Italien.

Nathan

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